Les Etats-Unis ont très vite compris que l’Histoire était en marche dans le monde arabe et qu’il fallait en être. La France a été à la traine et s’est accrochée à sa politique de « stabilité » (c’est-à-dire, en terme moins diplomatiques, le soutien aux dictatures) tant qu’elle a pu.

La répression sanguinaire ordonnée par M. Khadafi à l’encontre des manifestants pacifiques en Libye a entrainé une scission au sein de l’armée Libyenne lors des opérations contre les populations civiles. En particulier à Benghazi et dans sa région où l’armée « officielle » à été mise en déroute. Si le pouvoir Lybien a été désorganisé au départ, il a su se retourner.

En effet, L’armée Libyenne s’est alors mise à user de l’aviation et de tanks contre les villes aux mains des révolutionnaires. En parallèle, M. Khadafi a enchainé les interviews télévisées pour menacer sa population, embauchant des mercenaires et profitant du soutien des dictatures voisines ou de pays comme la Syrie qui a envoyé des pilotes pour soutenir la répression.

Les images de la répression ont entrainé une forte réaction de solidarité des opinions publiques internationales inquiète d’un massacre de grande échelle. Nicolas Sarkozy, était alors en difficulté en politique intérieur comme en politique étrangère suite à la proposition de Michèle Alliot Marie d’exporter les techniques françaises de maintien de l’ordre en Tunis. L’avancée de l’armée de M. Khadaffi qui approchait de Benghazi lui a donnée l’occasion d’une part de sortir de l’impasse politique dans laquelle il se trouvait et d’autre part de préserver une part du gâteau « Lybien » pour les entreprises Françaises.

Comme il aime bien le faire, Nicolas Sarkozy s’est alors mis à l’avant d’une « croisade » (pour reprendre les propos plus que maladroits de C. Guéants) pour empêcher l’armée de M. Khadaffi d’entrer à Banghazi (en y faisant très probablement un massacre). Alain Juppé qui a appris la position interventionniste de l’Elysée par la presse, a su reprendre la main en proposant que si intervention il y a, cela soit dans le cadre d’une résolution de l’ONU. Très vite, les négociations ont buté sur le refus de la Chine et de la Russie. Rappelons que ces deux pays ont exprimé qu’ils favorisaient la « stabilité » au Moyen-Orient, la Russie expliquant que ces révolutions risquaient de donner place à des guerres civiles et du terrorisme, la Chine craignant que ces révolutions ne donnent des idées à son propre peuple.

Au final, il a fallut que l’armée de Khadafi soit aux portes de Benghazi pour qu’un accord se fasse et que la résolution 1973 soit enfin votée. Le point d’équilibre entre les suspicions d’ingérence impérialiste d’une part et de soutien aux dictatures d’autre part s’est fait sur la base du concept de la « responsabilité de protéger » les populations civiles. Ainsi, la résolution permet d’user de tous les moyens nécessaires à la protection des populations civiles sauf l’intervention au sol.

Au final, après une première phase où la France puis l’Angleterre et les Etats-Unis sont intervenus par voie aérienne pour mettre en place une « no-fly zone » et affaiblir l’armée de M. Khadaffi, l’intervention s’est faite à travers les moyens militaires de l’OTAN avec la mise en place d’une coordination politique séparée permettant d’intégrer (symboliquement) des pays hors OTAN dans la prise de décision. In fine, on se retrouve dans une situation « batarde ». On est bien arrivé à contenir l’armée de M. Khadafi et à éviter un massacre mais la Libye se retrouve divisée en deux parties, l’une soumise à l’armée « officielle », l’autre ne tenant sa survie qu’à l’intervention aérienne de l’OTAN et à la résistance d’une armée composée principalement d’anciens civils inexpérimentés et sans moyens militaires réels. Ainsi, on se retrouve devant quatre possibilités :

- Un arrêt sans conditions de l’intervention militaire (que certains défendent) qui impliquerait une reprise en main rapide de la situation par l’armée de M. Khadaffi avec le risque de se retrouver avec le massacre qu’on a essayé d’éviter au départ.

- Un arrêt de l’intervention militaire conditionné par la négociation d’un cessé le feu avec M. Khadaffi comme il a été proposé par l’union africaine. Auquel cas, cela revient à parier sur Khadafi ou ses fils pour mettre en place la « transition ».

- Un soutien militaire aux révolutionnaires misant sur un scénario à l’Ivoirienne pour faire tomber M. Khadaffi. Le souci étant qu’ici, contrairement au cas Ivoirien, il n’y a pas à proprement parler d’armée révolutionnaire et un tel scénario impliquera au minimum d’armer et d’entrainer les révolutionnaires pendant de longs mois. De plus un tel scénario sortirait du cadre fixé par l’ONU.

-Une continuation de l’intervention sous les formes actuelles qui se traduirait soit par une scission de la Lybie en deux avec là aussi un coût militaire important les révolutionnaires n’étant pas capables de résister par eux même à l’armée de M. Khadaffi sans assistance aérienne.

Les deux premiers scénarios risquent au final de remettre en place une dictature en Libye sans pour autant éviter que de nouveaux massacres se fassent. De plus, dans de telles configurations, on risque de mettre un arrêt au « printemps arabe » et d’avoir des implications encore plus dramatiques qu’actuellement en Syrie où cela serait interprété comme un feu vert pour se maintenir par le massacre des civils. Les deux derniers scénarios auront un coût certain pour l’OTAN qu’il est peu probable que les pays membres acceptent de mettre sur la table sans « retours sur investissement ». Les risques de se retrouver dans un scénario d’ingérence néo-impérialiste augmentant d’autant. Dans un tel contexte y a-t-il une sortie de la dichotomie entre dictature ou impérialisme ?

L’une des difficultés qui empêchent dans le cas présent de sortir du mode binaire est que le mode de fonctionnement de l’ONU. En effet, d’une part, l’ONU n’ayant pas de force militaire propre, il est soumis à la bonne volonté des pays prêt à intervenir militairement et d’autre part le mode de prise de décision, en particulier le droit de véto, fait que ce n’est pas le droit qui régit la prise de décision mais le rapport de force international, ce qui se traduit souvent par ce qu’on appelle le « deux poids, deux mesures » où le droit s’applique en général uniquement pour les pays les plus faibles et quand cela arrange les pays les plus forts.

Dans ce cadre, une politique telle qu’un parti écologiste pourrait mener consisterait à gérer le court terme par le maintien de l’intervention militaire en Lybie dans le cadre de la résolution 1973. Le moyen terme par le transfert de la force du commandement politique de l’intervention à une structure ad-hoc sous égide de l’ONU avec une clarification de la mission et par un financement de l’intervention (sous forme militaire ou financière) à l’ensemble de la communauté internationale. Enfin, le long terme par la mise en place de négociations internationales pour une réforme en profondeur de l’ONU.

Bien sur, un tel programme ne sera pas évident à mettre en place en particulier du fait de la résistance et des « grandes puissances » qui ne voudront pas se laisser déposséder de leur capacité d’influence et de leur véto et des dictatures qui craindront que cela ne signifie le feu vert donné à leur populations pour faire tomber leurs régimes et des pays « fragiles » qui pourrons craindre que ce ne soit l’occasion de pratiquer encore plus une politique impérialiste sous couvert de l’ONU.

Cependant, un tel projet n’est pas impossible. En effet, la « real-politik » au niveau international a profondément été remise en cause par les révolutions arabes et l’Histoire montre qu’il y a des périodes de crise et de changement où les peuples peuvent faire leurs les idéaux universels. A la première guerre mondiale à suivit la mise en place de la SDN. A la deuxième guerre mondiale à suivit la déclaration universelle des droits de l’Homme, la mise en place d’un nouveau système de droit international avec l’ONU et plus tard la construction Européenne. Les mouvements de décolonisation a aussi été la revendication par les peuples des valeurs de liberté et du droit des peuples à l’autodétermination.

Les crises économiques, écologiques et politiques qui traversent actuellement le monde montrent qu’une nouvelle page d’Histoire est en train de s’ouvrir. La France si elle sait défendre un vrai projet universel peut entrainer avec elle plus que ce qu’elle est. Par contre pour être crédible, il ne suffit pas d’invoquer les idéaux de la révolution française, il faut montrer réellement sa bonne foie. En mettant dans le panier commun son droit de véto à l’ONU au service d’une coalition, elle pourra non seulement entrainer avec elle l’Europe mais aussi de nombreux pays dont les peuples aspirent à un autre monde plus juste et qui pourront peser au niveau international pour transformer durablement les règles du jeu.