Le Ministre de l’Intérieur (et accessoirement celui des cultes) s’est fait prendre en flagrant délire de blague raciste sur Internet. Il est coutumier du fait. Fadela Amara comme Azzouz Begag en ont fait déjà les frais. Mais là, c’est un peu plus gênant. Sa fonction actuelle l’oblige à respecter un minimum les convenances. Las, l’ami de 40 ans de Nicolas Sarkozy a pété les plombs dans la zone de non droit de l’Université d’été des jeunes de l’UMP, en se vautrant dans le racisme le plus abject à l’égard des arabes qui, comme on le dit dans le triangle magique "Neuilly-Auteuil-Passy" : "quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes".

La bêtise stigmatisante de monsieur Hortefeux ne doit pas être prise à la légère, elle incite à réfléchir au delà de la spontanéité désarmante d’une soirée de potaches :

1- La sémantique colonialiste perdure dans une grande partie de la classe politique près de 50 ans après la Guerre d’Algérie. De Frèche à Hortefeux, ces galéjades, ces blagues, sont révélatrices d’une plaie jamais refermée. Les "arabes" , les "musulmans", sont une communauté autre, pas vraiment "française" qui est envahissante parce que trop nombreuse, trop concentrée, trop "différente" de la bonne vieille France de souche, catholique, culturellement enracinée dans une histoire culturelle, religieuse et sociale , bien "d’chez nous" ; les bruits et les odeurs de Chirac, l’invasion de Giscard ... La guerre d’Algérie, qui n’a jamais été soldée dans les cœurs et dans les esprits par toute une génération, n’est décidément pas éteinte. Bien plus. A l’heure où les anciens appelés de cette guerre qui fit un million de victimes chez les algériens, partent à la retraite et reçoivent quelques subsides pour avoir participé aux tueries, tortures, fusillades, la plaie se ravive dans les familles où l’on a maintenu une omerta sur cette page noire de l’histoire de la République. Le même phénomène s’était produit à l’égard de Vichy. Durant des dizaines d’années, on a nié le rôle de "l’Etat français" dans la déportation des juifs, jusqu’à ce que les affaires Bousquet et Papon nous rappellent crûment le rôle de cette France là dans la tragédie de la Shoah. Combien de révélations atroces sur la Guerre d’Algérie faudra-t-il soulever pour que l’imaginaire collectif entame un travail de mémoire capable de dépasser les clichés racistes et les élucubrations ministérielles ?

2- Les jeunes issus de l’immigration ont reçu comme une claque de plus l’envolée de monsieur Hortefeux. En soi, cette phrase n’est pas significative. Pour eux, c’est de la routine, comme la banalisation des contrôles au faciès, la surenchère des BAC, des polices municipales et nationale, qui font du chiffre en interpellant la "racaille" qu’il faut nettoyer au Karchër, au Taser et au flash-ball... Sauf que, cette fois- ci, la "beauferie" quotidienne des forces de l’ordre est paraphée par la signature de leur Ministre de tutelle. La déclaration filmée de leur patron, qu’il s’en défende ou non, se traduira dans les commissariats de quartiers, dans les postes de police de la moindre ville de banlieue par l’incitation, l’encouragement à la chasse à l’arabe. Si, maintenant, vous tentez d’appeler à en finir avec le tutoiement obligatoire, les insultes racistes et les humiliations, ne soyez pas étonné que les intéressés vous fassent remarquer que l’exemple vient du haut de la hiérarchie policière. Pour le flic de base, assurément, "c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes"...

3- A force de jouer avec l’électorat du Front national, de le flatter pour le ramener à la maison , on finit naturellement par être contaminé par son discours. En politique, les mots sont importants. Ils sont même le nerf de la guerre sémantique. Le Pen ne s’y est pas trompé, il est le seul à droite à avoir assumé pleinement les déclarations du Ministre : "Face au tollé que soulève dans l’opinion la déclaration de Brice Hortefeux qui n’a aucune importance", le leader d’extrême droite y va de sa petite musique : "petit à petit, l’espace de liberté d’opinion des Français se restreint (...) C’est le temps de la Gepeou, la Gestapo, assez, jamais plus ça". Pour Le Pen, tout cela n’est qu’un détail. C’est ainsi qu’il a anesthésié la France pendant 30 ans, en distillant la haine tranquille des blagues du Café du Commerce où l’on rigole entre copains de beuverie des arabes et des noirs. J’attends avec impatience ce que dira de Villiers sur cette affaire. A force de vouloir ramener au bercail l’électorat d’extrême droite, de fréquenter des publics baignant en permanence dans cette boue nauséabonde de propos racistes, chaque jour répétés comme des évidences, on finit par se lâcher naturellement. Ce que l’on appelle le "politiquement correct" à deux volets : sa face publique où il s’agit de prôner "l’intégration", "la fraternité entre les français de toutes origines"... Et la face cachée, celle des militants et de l’électorat de l’UMP et du Front qui considèrent qu’un bon arabe est un arabe invisible ou bien encore un boy de Marrakech ou de Djerba. La lepénisation des esprits n’est pas simplement un slogan de campagne, mais une réalité une fois de plus soulignée par la désinvolture du Ministre de l’Intérieur.

4- Avant d’être Ministre de l’Intérieur, Hortefeux inaugura ce Ministère de la Honte qu’est le Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Il faudra un jour faire le procès de cette époque de rafles au petit matin, de sans-papiers qui se défenestrent pour échapper aux camps de rétention où l’on enferme des enfants, de cette chasse à l’homme à Sangatte, de ces Roms marqués comme du bétail dans l’Essonne, de ces expulsions à répétition dans des avions d’Air France où des immigrés menottés et humiliés sont reconduits dans leur pays à côté de passagers qui baissent les yeux parce qu’ils ont honte pour leur pays... Nous n’avons pas fait grand chose pour empêcher cette descente en enfer qui a sali les valeurs inscrites au fronton de la République. Il a fallu attendre la "blague" de Hortefeux pour que son successeur, Eric Besson, annonce l’abandon de l’empreinte ADN, pour raisons techniques et non de principe ! Tout cela pour détourner l’attention de l’opinion et sauver le soldat Hortfeux ! Quelle bassesse. Mais aussi, quelle leçon pour cette gauche qui, des lois Chevènement aux lois Vaillant, avait préparé le terrain à ce déferlement de pratiques et de propos orduriers.

Faut-il demander la démission de Hortefeux ? Ce serait logique, puisqu’il n’a pas moins fauté que le préfet Girot de Langlade mis à la retraite d’office pour des propos similaires. Mais là n’est pas l’important. L’important est justement de dresser l’acte d’accusation de cette période noire de la République. La gauche ne reviendra au pouvoir que si elle décide d’en finir avec la relégation d’une partie des classes populaires, celles qui ne sont pas blanches de peau. La lutte contre les discriminations doit devenir une caractéristique génétique de la gauche. On en est loin lorsqu’on entend les jeunes quadras, comme Manuel Valls, s’inquiéter du nombre de " blancs, white, blancos " dans sa bonne ville d’Evry, ou que l’on s’apprête à reconduire Frêche comme tête de liste dans le Languedoc-Roussillon... Hortefeux peut encore dormir tranquillement sur ses deux oreilles.

Noël Mamère, le 14 septembre 2009

PS. Conformément à ce que j’écrivais la semaine dernière, Nicolas Sarkozy a présenté son projet de taxe carbone en exonérant de fait les grandes entreprises polluantes, en donnant un prix ridiculement bas (17 euros la tonne), en laissant à une commission bidon le soin d’organiser les modalités de la compensation sociale tout en excluant le nucléaire de la taxe... Inefficace et inégale, cette taxe n’a rien à voir avec la nécessaire lutte contre le réchauffement climatique. Sarkozy a essayé de faire porter le chapeau aux écologistes, un de ses porte-flingues, Thierry Mariani, allant jusqu’à demander que l’on nomme "taxe Hulot", ce faux-semblant de contribution climat-énergie. La révolution verte dont s’est targué le président de la République n’est encore une fois que de l’esbroufe.