L’écologie populaire : un paradigme non-colonial
Par frederic le lundi 1 janvier 2007, 13:43 - Textes militants - Lien permanent
Ici, une description du lien qui existe entre anti-colonialisme et écologie.
L’idéologie coloniale ou comment ne pas considérer tous les êtres humains comme des « Hommes ».
Beaucoup plus que la conquête, ce qui caractérise la colonisation est le fait d’essentialiser l’autre (appelé « indigène » à cette époque) et de le ramener sans cesse à sa « communauté », « culture » ou « religion » supposés lui enlever toute « raison » ou « libre arbitre ». C’est ainsi, qu’a été justifiée lors de la colonisation le traitement « d’exception » et le fait que les « indigènes » des colonies avaient le statut de sujets et non de citoyens. Ils étaient soumis aux devoirs de la république mais n’avaient pas les droits et protections qui allaient avec. Ce type d’application différenciée de la citoyenneté et des droits est illustré par exemple par la citation suivante de Frédéric Martens (extrait de son Traité de droit international 1886): « On a le droit d’occuper « des terres n’appartenant à personne et habitées par des tribus barbares » « Le droit international européen n’est point applicable aux relations d’une puissance civilisée avec un nation demi-sauvage. (...) Le droit international n’est pas applicable à tout le genre humain. Comment saurait-on appliquer ce droit, qui est un produit de la civilisation et une conséquence de la communauté des idées morales et juridiques des nations civilisées, aux peuples qui n’ont aucune conscience des devoirs qui en découlent ? » Aux « peuples sauvages et demi-barbares », il « est impossible de reconnaître quelques règles de droit, sous lesquelles ils devraient courber leur volonté. La force palpable et impérieuse peut seule les forcer à céder devant le droit d’autrui et à s’incliner devant la nécessité absolue. » Ce discours de Martens n’est pas raciste au sens du racisme comme classification génétique des races. C’est un racisme colonial produit par un « faux plis » dans la notion de citoyenneté ou d’humanité et limitant, de fait, le champ d’application des droits de l’Homme aux seuls Européens.
L’Ecologie Populaire, un paradigme non colonial.
D’après le philosophe S.M. Barkat : « Esclave et indigène sont deux institutions produites par un mécanisme unique, selon deux modalités différentes. Avant tout, l’esclave est un homme ou une femme arraché à la terre. L’indigène est un homme ou une femme à qui l’on a arraché la terre. »
Ainsi, ce qui a permis de justifier la colonisation et l’esclavage est une vision de l’Homme abstraite et déconnectée de son rapport à la Terre conséquence d’un humanisme rationaliste se concevant comme Européen, ayant une vision abstraite de l’Homme ne prenant en compte ni le rapport des Hommes entre eux (« Je pense donc Je suis ») ni leur rapport à leur environnement (« l’Homme doit posséder et dominer la Terre »).
L’évolution de l’humanisme amenée par les courants de pensée socialistes a permis de prendre en compte les mécanismes collectifs des sociétés humaines. Cette évolution est bien sur un progrès par rapport à ce qui était avant, elle reste cependant limitée dans le rapport à la Terre comme le montre l’indulgence que portait Marx à la colonisation.
L’Ecologie et en particulier l’Ecologie Populaire est la recherche de l’équilibre entre l’Homme, sa société et la nature. En ce sens et de manière intrinsèque, l’Ecologie Populaire est un paradigme non colonial. Si les Verts ont des positions aussi affirmées sur la diversité, la citoyenneté de résidence, la lutte contre les discriminations, la démocratie participative ou encore l’opposition au jacobinisme, ce n’est pas un hasard. Le même humanisme messianique et colonial qui veut « posséder et dominer » la terre et qui a par le passé « naturalisé » les « indigènes » pour mieux les dominer, continue aujourd’hui à sévir. Aujourd’hui, non seulement les femmes et hommes souffrent de cette domination mais le devenir même de la planète est en danger !
Progrès contre progrès
Le colonialisme européen du XIXème siècle, comme le néo-colonialisme d’aujourd’hui, est porté par les divers néo-conservateurs ou néo-réactionnaires qui se prétendent « progressistes ». L’Ecologie aussi se prétend porteuse de progrès. Ces deux progrès étant antagonistes, lequel est vraiment progrès, lequel est réaction et/ou conservatisme ?
Alors que l’écologie critique le progrès scientiste et rationaliste hérité de notre histoire républicaine et capitaliste (taylorisme etc..), les néo-colonialistes, confondant raison et rationalité, essaient de quantifier vainement le progrès par l’indicateur de croissance du PIB. Cet indicateur statistique unidimensionnel devient un paramètre par lequel on mesure le « bonheur humain » et dans un certain sens on lui fait jouer le même rôle que le « paradis » joue parfois dans certains discours religieux. Ainsi, l’idéologie actuelle permet d’exploiter et de dominer les êtres humains, les ramener à l’état de rouage d’une machine folle et les déshumaniser à condition que cela permette d’accroître la croissance. En effet, celle-ci étant le critère institutionnel de la réussite d’une politique et du progrès, il est inutile de se questionner de la réalité des bienfaits apportés. Finalement, comme à l’époque de la colonisation, sous prétexte d’apporter le « progrès » à l’humanité, on apporte le malheur aux hommes et femmes… Colonisation économique et empires coloniaux sont deux facettes d’idéologies qui soumettent l’être humain à leur définition du « progrès ».
Le progrès que recherche l’écologie n’est pas quantifiable mathématiquement ni se prévaut d’une « vérité » inaltérable ou civilisationnelle. L’écologie juge le progrès à l’aune de ce que les hommes et femmes qui le subissent directement ou indirectement en disent. C’est un humanisme démocratique qui replace l’Homme et son environnement au cœur de sa réflexion. Pour l’écologie, la production est un moyen et non une fin.
Ecologie, sens de la vie et laïcité
L’Ecologie, en définissant l’être humain comme habitant d’un territoire, permet de déconstruire les visions "coloniales" de la laïcité qui le ramènent à une appartenance à une catégorie donnée (couleur de peau, ethnie, religion, nationalité etc…). Cette définition n’est pas exclusive et n’entre pas en contradiction avec le fait d’avoir une confession ou une nationalité donnée. En fait, il s’agit de laïciser (ou de décoloniser) la laïcité, c'est-à-dire de donner une vision vraiment universelle de l’être humain, celle d’habitant d’un territoire.
La question du sens de la vie est un élément moteur de l’action humaine et la réponse que chaque personne donnera à cette question aura beaucoup d’influence sur sa manière d’être et ses valeurs.
La laïcité s’est souvent associée avec le progrès matérialiste et productiviste car, en fixant la production comme fin au devenir humain, elle donne une fin indépendante des religions et croyances individuelles. Le problème est qu’en faisant cela, elle fixe un unique devenir pour les êtres humains et va à l’encontre de la volonté des individus à être maîtres de leur destinée (raison encore supplémentaire de la qualifier de coloniale…). Le totalitarisme communiste est un exemple de ce phénomène.
L’écologie ne définit pas la production comme une fin mais comme un moyen. En faisant cela, elle ouvre à nouveau la question de la fin. Si par réflexe productiviste, on continue à penser que la question de la fin est déjà tranchée ou qu’elle appartient uniquement à la sphère privée, alors chacun agira en fonction de la fin qu’il aura lui-même en tête en pensant qu’il a la vérité et sans le savoir il contribuera à la désintégration du vivre ensemble et de la cohésion nationale hérités de l’époque productiviste sans rien proposer en remplacement et ouvrant la voie aux discours soit passéistes prônant un retour illusoire à la religion PIB, soit à une société de combat entre communautés de sorts et de philosophies, chacun pensant avoir la bonne réponse, la sienne.
La réponse écologiste ne consiste pas à renier le progrès tel que compris par chaque individu pour le remplacer par un progrès définit par un paramètre mathématique en fonction de l’idéologie ambiante mais cherche à démocratiser la notion même de progrès.
En faisant cela et en remettant l’Homme aux commandes de la machine, cette fois c’est l’économie qui sera soumise à l’Homme et non le contraire. L’économie telle que comprise par l’écologie doit être démocratique et soumise à la volonté des hommes et femmes.
Frédéric Farid Sarkis
