Contre les idéologies de « guerre des civilisations »
Par frederic le lundi 1 janvier 2007, 13:46 - Textes militants - Lien permanent
Texte de motion que j'ai co-rédigée avec Françoise Duthu et Bernard Dréano, présenté par la ZEP (zonedecologiepopulaire.org) au congrès des Verts d'Aout 2006.
Les idéologies de « guerre des civilisations » constituent une menace pour la cohésion sociale en France et pour la démocratie et la paix dans le monde.
Les mouvements de la deuxième partie du XXe siècle, mouvements de libération des peuples colonisés et mouvements écologistes, libertaires et démocratiques (1968), ont été instrumentalisés ou trahis, mais la fin de la guerre froide avait laissé espérer voir se concrétiser leurs aspirations.
Malheureusement, ces espérances sont contredites par l’hégémonie idéologique de l’ultra-libéralisme et l’hégémonie politique Etats-Unienne. L’idéologie de « guerre des civilisations » vient conforter cette hégémonie, la justifiant au nom de la défense de la liberté et des valeurs occidentales contre un ennemi global, potentiel ou déclaré. Aujourd’hui, l’Islam, comme religion et comme culture des populations des principales zones de tension du monde, est érigé en matrice de cet ennemi global. Chez les Musulmans, certains développent la même logique en érigeant les « croisés » ou l’Occident « judéo-chrétien » en ennemi global. Il ne s’agit pas seulement d’opposants farouches à l’Occident comme Al Qaida et les salafistes radicaux, mais aussi de composantes du système mondial de domination, comme le régime saoudien.
Il en résulte l’instrumentalisation générale des conflits existants. Les causes économiques, sociales, politiques ou historiques de ceux-ci sont occultées au profit de la dynamique binaire : démocratie contre terrorisme, liberté contre obscurantisme, vertu contre vice. Ainsi est occultée l’occupation qui explique la perpétuation du conflit israélo-palestinien et justifié l’enlèvement de députés palestiniens démocratiquement élus au nom de la lutte contre le terrorisme. Ainsi la lutte pour la démocratie dans des pays comme la Syrie, la Tunisie ou l’Egypte est assimilée, par les régimes, à une faiblesse vis-à-vis de l’islamisme radical et les démocrates sont réprimés avec l’acquiescement tacite de l’Occident. Cette logique s’étend aux affaires intérieures des démocraties. Georges W. Bush légitime la violation des conventions de Genève à l’encontre des prisonniers, et remet en causes des libertés fondamentales des citoyens américains eux-mêmes !
L’Europe et la France ne sont pas exemptes. La stigmatisation des Musulmans est orchestrée par des vagues d’islamophobie médiatique et politique (au Danemark ou aux Pays Bas, etc.), ce qui, symétriquement, favorise la radicalisation de certains Musulmans, jusqu’à la dérive terroriste. En France, confrontés aux problèmes de discriminations sociales et ethniques, nombreux sont ceux qui adoptent les arguments de la "guerre de civilisation", comme on l’a vu par exemple, de Charlie Hebdo jusqu’à la tribune de l’Assemblée Nationale, lors de la crise de novembre 2005. Une logique qui se nourrit d’une idéologie coloniale jamais résorbée.
L’intériorisation de la logique de guerre (« eux » contre « nous ») provoque fantasmes, censures et anathèmes, et développe la bêtise haineuse qui, comme à l’époque de l’affaire Dreyfus, des années 30 ou de la guerre d’Algérie, affaiblit toute la société dans sa dimension laïque, ouverte et démocratique.
Résister à cette emprise grandissante du modèle de guerre est impératif. Les Verts, en France comme en Europe, ne doivent pas céder à cette pression et doivent s’appuyer sur leurs expériences et leurs acquis.
Contre les dérives « communautaristes » et/ou « laïcardes », cela passe par la défense de la société sécularisée et laïque qui respecte la liberté de croyance selon l’esprit et la lettre de la loi de 1905 et de la déclaration européenne des droits de l’Homme, défend la liberté d’expression de tous et le respect dû à chacun.
Rompant avec la rhétorique et la pratique de la « war on terror », cela passe par la réaffirmation de la lutte pour la justice et la démocratie, la rupture avec le « deux poids deux mesures », notamment au Proche- Orient, la démystification d’un supposé ennemi global « terroriste international » justifiant toutes les politiques liberticides, condition du combat effectif contre les pratiques terroristes réelles (attaques délibérées contre des civils) qu’elles soient le fait d’Etats (Israël, Etats-Unis, Russie, Algérie), de milices politiques armées ou de bandes de tueurs (Al Qaida). La défense du droit international et son développement, notamment la Cour Pénale Internationale, sont au cœur de cette problématique. La réforme de l’ONU, la redéfinition d’une politique européenne et française de défense, s’inscrivent dans cette dynamique.
En France, il faut développer la résistance aux stigmatisations haineuses, aux discriminations fondées sur l’appartenance réelle ou supposée à un groupe ethnique, culturel ou religieux. Les Verts doivent y contribuer en ce qui les concerne, et apporter tout leur soutien aux groupes et mouvements qui, sur le terrain, combattent ces fractures envenimées chaque jour par la logique de la « guerre des civilisations »
